Bolster
Extraits des carnets de voyages de Tam Dufour-Spritz, explorateur de la Cour d'Emren
Notes XI - 4
Le capitaine m’annonça d’une voix craquelée par les longes nautiques récemment avalées, que notre destination se trouvait en ligne de mire. Dans un même mouvement, je bondis de mon tabouret et me retournai vers la porte de la cabine afin de ne rien manquer du spectacle. A peine l’eussé-je entrebâillée, je constatai que l’on disait vrai à propos du climat au nord d’Arengold. Une pluie fine et rapide s’abattit sur mon visage et le transperça comme une volée de flèches sur un champ de bataille. Devant moi se dessinaient de grandes lignes obliques, animées par la force de l’eau et du vent conjugués. Je drapai alors ma cape du mieux que je pus et me hâtai en direction de la proue, manquant ici et là, de glisser sur le pont gras et détrempé. Des matelots avaient formé une petite troupe, impatients eux aussi de renouer avec l’aplomb d’une terre presque déjà oubliée. Et ils la regardaient nous faire face, à seulement quelques couches de pluie de notre navire, enchâssée dans les rainures grisâtres que formait l’horizon. Elle était là, et se dressait devant nous de toute sa fierté. La grande Cité de Bolster.
Les mâts des liners clôturaient le port qui s’avançait vers nous. Derrière lui, les édifices principaux émergeaient de la brume opaque pour affirmer leur somptueuse verticalité. Le château, bientôt, s'imposa. Et nous en eûmes le souffle coupé. Le donjon dominait toute la baie, le port et la cité entière. Les dizaines de petits points lumineux qui parsemaient sa façade témoignaient de l’importante activité qui devait y régner. Je savais que Bolster m'impressionnerait. Et j’avais raison.
Je vous passerai la description de mon sentiment lorsque mon pied foula pour la première fois le pavé des quais de Bolster. Comme je l’ai déjà exposé, le but que je poursuis dans ses carnets de voyage n’est pas de me donner en spectacle, mais d’offrir aux peuples de Septas, un récit fidèle du Monde Connu. Néanmoins, celui qui a déjà navigué des semaines sur les mers de l’ouest comprendra pourquoi, à cet instant précis, l’idée de ne plus jamais embarquer sur un navire effleura mon esprit. Je fis quérir un docker et lui confia mon paquetage. D’après lui, l’Auberge du Grand Duc serait un bon premier point de chute. Je dis au revoir à mes compagnons de bord et m’engageai dans le sillon de mon aidant. Le port était très animé. La chorégraphie des grues à roues et des charrettes surchargées me semblait à la fois tout à fait chaotique et parfaitement ordonnée. Chacun semblait savoir ce qu’il devait faire et où il devait aller, même si cela impliquait de s’arrêter tantôt pour crier sur quelqu’un, tantôt pour embourrer sans précaution, un coffret de son contenu tombé au sol. Nous longeâmes les remparts qui séparaient les quais de la cité intérieure, pour nous rendre au corps de garde. A quelques pas devant nous, j’aperçus le marché aux esclaves dont je connaissais déjà la réputation. Je profiterai de mon étape pour le documenter.
Il manquait une demi-décilonge de muraille. Et le corps de garde brillait par son absence. Une cicatrice de la guerre, me dit-on. Bolster ne changea jamais de camp, mais nombreux furent ceux qui essayèrent de s’en emparer au cours du siècle précédent. Il faudra du temps, pensais-je, pour reconstruire à l’identique ce rempart imposant, dont l’épaisseur dépassait ce qui m’avait été donné à voir durant mes voyages. La garde avait installé plusieurs postes de contrôle le long du mur en ruines. Nous nous rendîmes donc à l’un d’eux afin d’y présenter le laisser-passer que nous avait remis le responsable du port. L’accueil fût agréable, et le milicien me souhaita même bon séjour, dans une langue commune maîtrisée impeccablement. Je dois dire que même si j’avais hâte que la pluie cesse, j’étais confiant quant à la qualité de mon séjour à Bolster.
Nous franchîmes le seuil de la Capitale Ducale pour découvrir une première artère, entièrement bâtie, comme toute la cité d’ailleurs, en pierre de taille très sombre. Cela lui donnait un caractère massif et inquiétant, mais aussi une beauté solennelle et envoûtante. Comme sur le port, tout le monde semblait s’affairer à transporter des marchandises d’un point à un autre, donnant le sentiment qu’une tradition à Bolster consistait à ne jamais s’immobiliser vraiment. La grande rue déboucha sur une large enclave du nom d’Admiral Place. Mon docker, momentanément mû en guide, m’indiqua qu’on y trouvait les meilleurs tripots et maisons closes, ainsi que le théâtre Lawrence, lieu de naissance du Jet, cet art de l’improvisation comique où les acteurs jouent des situations improbables et s’insultent devant une foule hilare. Au milieu de la journée, l’endroit est calme parait-il, mais à peine le soleil couché, on y retrouve une populace hétéroclite, composée d’artistes, d’étrangers curieux et de notables sous couverture. Les gens de Bolster ne semblaient pas dérangés par la pluie battante qui gonflait les vêtements et noyait les pavés. L’eau formait des torrents sur le sol, qui étrangement, me parurent fort disciplinés. En observant attentivement, je remarquai qu’ils convergeaient vers des orifices disposés de part et d’autre de la chaussée, et qui permettaient ainsi à la pluie de s’évacuer à travers le sol. Il s’agissait là d’un bien ingénieux système qu’il me faudrait absolument étudier avant mon départ.
Quelques instants plus tard, nous nous retrouvâmes sur le parvis de la cathédrale. C’est à nouveau le gigantisme de la construction qui m’étourdit sans prévenir. L’ouvrage, entièrement bâti de la même pierre de taille et dont la flèche s’élevait vers l’infini, semblait dans une sorte de vertige inversé, menacer de s’effondrer sur moi. Je ne pus m’empêcher un instant de penser que le divin lui-même, m’intimait de ne pas le défier du regard.
Les fidèles quittaient la messe de la mi-journée. Je m’attardai entre deux piliers de la cathédrale pour les observer, à quelques pas d’une gargouille qui crachait plus fort que les fontaines de Dara. Tous étaient vêtus pour affronter la pluie. Sous leurs épais manteaux de laine à trame serrée, j’entrevis toutefois les tenues qu’ils destinaient à l’Eglise. Les cottes longues d’un rouge puissant étaient brodées de motifs traditionnels aux reflets métalliques. Les hommes étaient enchevêtrés dans un réseau complexe de ceintures de cuir, ornementées de boucles et de pierres. Quelques fourrures se donnaient à voir, probablement sur les affublements les plus nobles. De fines couronnes aux teintes cuivrées garnissaient les coiffes des belles femmes. Les fidèles, gorgés d’eau et de ferveur, formaient désormais une interminable colonne, à la mesure de l’édifice qui les avait accueillis. Je décidai d’attendre avec mon docker, peut-être dans l’espoir inavoué, que le ciel se tarisse.
Lorsque la foule fût dispersée, je m’avançai vers l’immense porche et tombai nez à nez avec la loge de prêtres des Justes qui venaient d’officier. Je profitai alors de leur accortise pour échanger quelques paroles avec eux. J’appris que la congrégation installée à Bolster comptait près de deux-cents clercs, se répartissant en trois tiers, les charges d’intendance, de service religieux et de soins aux malades. Les prêtres intendants étaient responsables de la bonne tenue des possessions de l’Eglise sur le fief du Duc, de la gestion du domaine bâti ou de la comptabilité, jusqu’aux affaires extérieures et aux échanges avec la Sainte Armée. Les prêtres prêcheurs officiaient à l’ensemble des services religieux donnés à la cathédrale et dans les chapelles rattachées. Ils assuraient également l’accueil et l’éducation des enfants démunis à l’orphelinat et à l’école des Justes. Enfin, le tiers de prêtres médecins soignaient et veillaient les malades de Bolster au sein de l’hôpital attenant à la cathédrale.
Avant de rejoindre l’auberge, nous traversâmes la vieille ville, quadrillée par les ruelles commerçantes et leurs lots de tavernes et échoppes en tous genres. C’est dans ce quartier que je croisai le plus d’étrangers et de denrées importées, gageant sans contestation possible, que la Grande Réforme avait bien permis de libérer les échanges entre les Royaumes. Les rues, déjà étroites, étaient envahies par les étals des marchands qui haranguaient les badauds à l’heure du déjeuner. Je pris le temps de me renseigner sur les spécialités locales comme la bourrée, une pâte gluante issue d’un mélange de blé concassé et d’algues marines ou bien encore la fritaille, un assortiment de déchets de poissons et abats de viandes panés dans une coque de seigle et frite dans un bassin d’huile de colza. Je fis connaissance avec la célébrité culinaire locale, la crevouste, sorte de crevette de la taille d’un bras, à la chaire filandreuse et âcre, qu’on transforme également chez les luthiers, en instrument à vent. Puis je goûtai une bière locale très amère avant de me rincer la bouche au sirop de betterave. Malgré la cohue, mon docker devait se faufiler derrière moi et pousser mes affaires. Il n’est pas impossible qu’il ait écrasé quelques orteils au passage. Mais j’étais à ce moment-là, bien trop happé par l’opulent spectacle des vendeurs, pour m’en soucier un instant.
L’auberge du Grand Duc trônait dans une rue plus calme, coincée entre l’apothicaire et le chausseur. C’était un bel établissement, à la façade soignée et chaleureuse. Je savais que je ne me ruinerai pas, mais que j’allais tout de même y trouver une couche propre. Je remerciai sans attendre mon compagnon de quelques pièces de cuivre et me dépêchai de prendre une chambre. J’avais encore tout à découvrir de la majestueuse Bolster. Mais avant toute chose, j’avais grand besoin de repos. Et je n’en pouvais plus de la pluie.
Je dormai une bonne partie de l’après-midi, d’un sommeil qui, bien qu’entrecoupé par les cloches de la cathédrale, me fût tout à fait salvateur. On m’apporta un thé de Laurelium, que je payai une petite fortune. Je profitai du calme pour écrire quelques pages et réaliser un croquis de ma mansarde.
A la tombée de la nuit, je décidai de me rendre à Admiral Place. A l’évocation de cette envie, l’aubergiste du Grand Duc, avec qui j’avais un peu sympathisé, me recommanda de m’équiper d’une lame courte. Il n’était que trop familier des mésaventures sordides d’étrangers trop braves et trop peu armés, advenues lors des nuits embrumées de Bolster. Je n’avais pas encore payé la chambre et il était évident que ma mort n’aurait pas fait ses affaires. Je préférai suivre son conseil et m’y rendre avec prudence, d’autant que d’après lui, des occupants des bas quartiers avaient récemment réussi à franchir les murs de la Cité et se cacheraient en ce moment de la milice.
La pluie avait cessé et les pavés étaient presque secs. Quelques brasières publiques me permirent de retrouver le chemin que j’avais parcouru à mon arrivée. La ville était calme et je n’eus aucun mal à rejoindre Admiral Place. Je m’engouffrai dans une taverne bondée.
L’atmosphère était humide, chaude, étouffante. Il flottait dans l’air une puissante odeur de bergerie mal entretenue. Mais cela ne semblait pas déranger les convives, qui riaient, dansaient et chantaient à gorge déployée. Sur les premières marches d’un escalier, j’aperçus même un homme et une femme, ou peut-être bien deux hommes je ne saurais l’affirmer avec certitude, en train de se livrer à des plaisirs charnels plus qu’explicites. J’eus grand peine à me faufiler jusqu’au comptoir pour commander à boire. A plusieurs reprises, je fus bousculé sans ménagement, mais je réussis malgré tout à me loger dans un recoin à peu près tranquille.